Je suis la Mulâtresse Solitude

Je vais vous raconter une histoire qui relève à mon sens du plus pur esprit pirate, une histoire vraie qui nous mène à réfléchir à la condition de pirate, et à une méthode qui lui permette d’accéder à son aspiration ultime de liberté, égalité, fraternité.

Si nous pouvons considérer que les individus de l’espèce humaine sont inéluctablement voués à se construire, individuellement, sur la base de conditionnements psychologiques et moraux dûs 1) aux pratiques sociales et culturelles du groupe humain auquel ils appartiennent, 2) à l’éducation qu’il reçoivent volontairement ou pas au sein de leur famille, l’école, etc. 3) aux principes moraux et aux croyances dictés par la religion dans laquelle ils grandissent, l’enjeu essentiel d’une vie humaine, à mon sens, est de s’émanciper, de se libérer des souffrances qu’engendrent ces conditionnements auxquels nul n’échappe.

Au-delà des conditionnements, il est des servitudes qui sont la résultante de la mécanique de puissance qui conduit les individus de l’espèce humaine à dominer ses pairs, que ce soit 1) de par leur volonté propre, 2) de par la composante compétitive de leur instinct de survie, 3) ou encore de par les circonstances qui les mettent en position de le faire. En conséquence, nous, individus de l’espèce humaine, nous alternons — dans une proportion variable selon les chemins de vie — entre position de dominant et position de dominé, et ce en fonction du lieu, de la période, des individus au contact desquels nous évoluons, et de la nature des rapport que nous entretenons avec eux. Ce rapport de domination est un fonctionnement qui, comme les autres conditionnements, mérite d’être questionné, et dont nous devons aspirer à nous émanciper.

C’est à travers la lecture personnelle, et l’évocation symbolique du personnage mythologique de la Mulâtresse Solitude, que je vais tenter de démontrer qu’une autre voie est possible que celle de la domination, dans la mesure où nous aspirons tous, d’une manière ou une autre, à la libération de nos souffrances, et l’émancipation de nos servitudes.

Mais tout d’abord, la Mulâtresse Solitude, mythe ou réalité ?

Avant d’analyser le personnage de Mulâtresse Solitude, je vais vous raconter une histoire de France qui n’est pourtant pas dans les livres d’histoire, bien que la loi Taubira du 10 mai 2001 demandait dans son article 2, que « Les programmes scolaires [accordent] à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ».

Née vers 1780, la Mulâtresse Solitude est l’une des figures historiques des rébellions de 1802 contre le rétablissement de l’autorité de Lacrosse, capitaine-général de la Guadeloupe nommé par Napoléon Bonaparte, qui avait été expulsé en octobre 1801 à la suite d’un putsch des officiers de couleur de l’armée. Le peu que l’on sait d’elle provient de l’ouvrage Histoire de la Guadeloupe d’Auguste Lacour [1805-1869].

Guadeloupéenne, elle a subi l’esclavage rétabli en France par Bonaparte. Surnommée « Mulâtresse », car elle a un père blanc et une mère noire : sa mère était une captive africaine qui a été abusée par un colon sur le bateau l’emmenant vers les Antilles. Pendant plus de vingt ans, Solitude a connu l’esclavage, les lourdes punitions, la privation de liberté et l’oppression.

Pendant la Révolution française, des émeutes ont commencé à se former en Guadeloupe au début des années 1790. Après l’exécution de Louis XVI, la Terreur s’est répandue jusqu’aux Antilles et des familles de planteurs ont été exécutées ou ont fui. Des esclaves ont commencé alors à déserter et ont formé des communautés de « Neg’ mawon » (en créole, nègres marrons).

Le 4 février 1794, la Convention a aboli l’esclavage et a fait de tous les colonisés des citoyens français ayant les mêmes droits. En 1802, huit ans après la première abolition de l’esclavage, Napoléon Bonaparte envoie donc le général Antoine Richepance en Guadeloupe. À la tête de 3.500 hommes, celui-ci a reçu pour mission de rétablir Lacrosse dans sa fonction de capitaine-général, mais aussi de désarmer tous les soldats de couleur, de déporter les officiers rebelles et de rétablir la discipline chez les anciens esclaves. Dès son arrivée, il ordonne le désarmement des soldats de couleur et les conduit à bord de ses navires. Dès lors, une rébellion orchestrée par le chef de bataillon (commandant) Joseph Ignace et les capitaines Palerme et Massoteau s’organise. Leur compagnon de lutte, Louis Delgrès, natif de Saint-Pierre en Martinique, chef de bataillon et commandant l’arrondissement de Basse-Terre, lance l’appel du 10 mai 1802 intitulé « A l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir ». La Mulâtresse Solitude, enceinte de quelques mois, rejoint ce combat contre les troupes de Richepance.

Après 18 jours d’un combat inégal (plus de 4.000 soldats du côté de Richepance et environ 1.000 soldats réguliers du côté des rebelles), c’est la défaite. Le 26 mai 1802, Joseph Ignace perd la bataille de Baimbridge et se donne la mort pour ne pas être fait prisonnier. Le 28 mai 1802, Delgrès et ses troupes, composées de soldats, d’officiers et de civils, parmi lesquels de nombreuses femmes, font exploser la maison Danglemont au Matouba, où ils se sont retranchés, respectant ainsi le serment qu’ils avaient fait de « vivre libre ou mourir ». Entre mai et décembre 1802, les combats et la répression des insurrections ont fait plus de 3.000 morts chez les insurgés.

L’armée française a obligé les résistants à s’enfermer dans une forteresse qu’ils ont assiégé. Ce siège fera de nombreux morts du coté des résistants : seuls quelques uns ont survécu… dont Solitude. Elle est faite prisonnière vers le 23 mai 1802, lors de la prise du camp de Palerme à Dolé. Elle est condamnée à mort mais elle n’est pas pendue lors de son arrestation, car elle est enceinte et les colons décident d’attendre qu’elle accouche pour réduire son enfant en esclavage six mois plus tard. Elle est alors suppliciée le 29 novembre de la même année, le lendemain de son accouchement, c’est-à-dire qu’elle va recevoir un supplice, allant du fouet au carcan, jusqu’à causer sa mort.

La Mulâtresse Solitude devient une légende et une figure féminine des insurgés de 1802 en Guadeloupe. Elle incarne les femmes et les mères des Caraïbes qui se sont battues en faveur de la défense des idées de liberté et d’égalité dans le contexte du système esclavagiste. Au final, peu importe qu’elle ait réellement existé : la Mulâtresse Solitude est multiple, elle est plus mythe et symbole que réalité historique, et c’est sans doute sa force.

Vous me direz donc, pourquoi s’identifier à un personnage comme la Mulâtresse Solitude ?

Pour moi c’est facile, et si vous me connaissez un peu, vous avez dû déjà comprendre pourquoi. Ce n’est pas juste parce que c’est une héroïne.

La Mulâtresse Solitude est cette femme mulâtresse, c’est-à-dire en d’autres termes moins péjoratifs, fruit du métissage entre blanc et noir, entre colon et colonisé, entre esclavagiste et esclave, entre dominant et dominé. En conséquence sa peau est plus claire, et à ce titre, elle grandit dans la maison du maître, aux côtés des enfants de celui-ci, tandis que les autres enfants sont élevés par les femmes esclaves de la plantation à l’écart de la riche demeure du maître. Par la couleur de sa peau, elle est assimilée par les uns aux colons, et par les autres aux esclaves, mais toujours au camp opposé. Elle incarne les deux camps et aucun à la fois. Elle est à la fois noire et blanche, et n’est ni noire, ni blanche. Elle est la représentation vivante du conflit de domination culturelle et raciale, et en même temps, symboliquement, sur ses seules épaules repose l’espoir d’une réconciliation des peuples et d’une émancipation de ces rapports de domination. Elle est la possibilité de mettre fin à la dualité qui réduit toutes les dynamiques complexes de notre univers à une dichotomie manichéenne et simpliste. Elle est la synthèse de la diversité, de l’ambiguïté et des paradoxes de notre Humanité.

Par ailleurs, elle est aussi cette femme qui prend les armes et s’engage dans l’action et le combat, comme un homme, dirait-on. Elle est une figure emblématique de lutte à l’intersection de deux rapports de domination qui marquent nos civilisations : celui du rapport de genre et celui du rapport de classe. Elle s’affranchit de tous les codes sociaux et culturels des groupes dont elle est issue, africains et européens, pour ancrer une posture d’individu libre de ses choix, de ses combats, de son projet de vie. Une femme indépendante et engagée, qui fonde ce que nous appelons encore dans la culture antillaise francophone, la  figure de la femme « poto-mitan » (le poteau du milieu de la case créole) : cette femme caribéenne, qui dans une culture pourtant largement imprégnée de machisme et de misogynie, met la femme-mère au cœur du foyer, responsable de sa gestion, et de l’éducation des enfants, de la transmission des valeurs et des comportements, seul repère stable pour se construire comme individu dans des familles où les pères eux, sont très souvent absents, trop occupés à semer leur graine à droite et à gauche, afin de se rétablir dans leur toute-puissance masculine dont la colonisation les a émasculés, les réduisant à des étalons reproducteurs, privés de fonction éducatrice et autoritaire dans la cellule familiale, dépossédés même du fruit de la production de leur force de travail.

Finalement la Mulâtresse Solitude est la preuve vivante que nous sommes libres quoi qu’il arrive, de nous construire suivant les modèles que nous choisissons, et les formes culturelles dans lesquelles nous nous reconnaissons, quitte à transgresser les règles et les attendus. Ensuite, le fait qu’elle, Mulâtresse Solitude, s’identifie aux opprimés plutôt qu’aux oppresseurs dans ce combat pour l’abolition de l’esclavage, indique bien que la posture de victime est plus confortable que celle de bourreau, et qu’il est souvent plus aisé de vivre une condition indigne et de pouvoir s’en plaindre dans l’espoir de s’en émanciper, que d’être assimilé dans le regard des autres à celui qui opprime, même malgré lui et de par les circonstances qui l’ont mis en telle position d’oppresseur. Enfin, à un niveau personnel, elle m’amène à repenser mes origines culturelles différemment, et à me rendre compte que, bien que m’étant toujours identifiée aux opprimés et aux victimes, me sentant souvent plus Guadeloupéenne que Française, je suis en majorité issue d’un riche héritage de lignées d’oppresseurs, de par ma mère qui est blanche, comme de par mon père qui est déjà issu du métissage.

Mais, l’émancipation du dominé est-elle possible sans celle du dominant ?

Ces dernières années et derniers mois, les débats publics dans notre société française ont été largement marqués par deux fronts de lutte qui sont plus ou moins dans la même dynamique de revendication identitaire et de désir d’affranchissement d’une condition de dominé. D’une part les mouvements féministes dénonçant les violences conjugales, le harcèlement, le viol, les violences sexuelles en général, faites aux femmes par les hommes, mais aussi les discriminations institutionnelles avec lesquelles elles doivent composer, dans le milieu du travail notamment. D’autre part les mobilisations et manifestations contre les violences policières dites racistes contre les populations françaises vivant dans les quartiers économiquement précaires et majoritairement composés d’une grande diversité culturelle, et dont la période de confinement causée par la crise sanitaire du coronavirus a pu augmenter le nombre de cas recensés. Dans un cas comme dans l’autre, les militants adoptent des discours qui les positionnent en victime, qu’indéniablement ils sont. Ces deux combats : celui des femmes, et celui des noirs, pour leur émancipation respectives, se formulent à mon sens dans des discours qui ne peuvent que maintenir les rapports de domination tels qu’ils sont. En effet, mieux que de dénoncer l’oppression des dominés par une classe ou des individus ou un genre dominant, ce qui revient à se réduire à la posture victimaire, contestataire et revendicative, qui n’ouvre sur aucun dialogue, et entretient tensions, affrontements, divisions, divergences et violence, l’enjeu clef est à mon humble avis de questionner le dominant sur sa position afin de lui permettre d’en prendre conscience et d’envisager de s’en émanciper. En quelques sorte, pour moi, crier sans relâche « je suis victime et dominé » c’est rappeler au dominant qu’ils est peut-être bourreau, mais surtout dominant, dans une situation privilégiée, confortable, à laquelle il n’a aucun raison de renoncer tant qu’il ne voit pas en quoi cela peut lui nuire (principe d’individualisme oblige).

De plus, si tant est qu’un groupe de dominés réussisse à s’émanciper, ou se retrouve par le fruit du hasard en position de domination, il n’hésitera pas à exercer et abuser de cette position et du pourvoir qu’elle lui confère, au-lieu de réformer et abolir ce rapport de domination dont il a vécu l’expérience et subi les conséquences. Pour exemple, la violence et le racisme des afro-états-uniens arrivés au pouvoir dans le nouvel état du Libéria à l’égard des peuples africains déjà présents sur ce territoire (dits autochtones), qu’ils ont méprisés, exploités, allant jusqu’à les appeler les « monkeys » (en anglais, singes), alors que eux-même, dans leur pays d’origine, les États-Unis d’Amérique, à la même époque, luttaient contre l’esclavage, et plus tard dans les années 70 au XXème siècle contre la ségrégation [pour mémoire, la république du Libéria est un état fondé en 1822 par une société américaine de colonisation (American Colonization Society, « la société nationale d’Amérique de colonisation »), pour y installer des esclaves noirs libérés].

Mais au fait, du dominant et du dominé, qui domine vraiment ?

  Si nous y réfléchissons bien, le dominant n’est-il pas aussi un peu dominé ? dépendant des travaux, tâches qu’il délègue systématiquement à ceux qu’il asservit ? dépendant de groupe d’individus sur lequel il exerce son pourvoir et qui lui confère ce pouvoir ? C’est là tout le paradoxe de l’homme libre et de l’esclave par nature dans la théorie Aristotélicienne de l’esclavage. Si certains individus de l’espèce humaine naissent par nature esclave (parce qu’ils ont la constitution physique pour les travaux manuels par exemple) et d’autres « hommes libres », destinés aux tâches intellectuelles, ARISTOTE ne nie pas la dépendance des « hommes libres » à l’égard des esclaves, ne seraient-ce que pour accomplir des tâches artisanales spécialisées pour lesquelles ils sont parfaitement incompétents puisqu’elles sont du ressort des esclaves. Et c’est là que le dominé a un certain pouvoir sur le dominant. Et c’est la raison pour laquelle les sociétés esclavagistes modernes se sont attachées à éduquer le moins possible les populations esclaves : pour qu’il ne leur vienne pas à l’idée que ce pouvoir qu’ont les dominants est finalement plutôt fragile, et que leur compétences techniques constituent en soi un pouvoir qui pourrait renverser le rapport de domination.

C’est la dialectique du maître et de l’esclave chez Emmanuel KANT [1724-1804] tel que l’interprète Georg Wilhelm Friedrich HEGEL [1770-1831] dans La Phénoménologie de l’Esprit (1807). L’esclave est l’être qui, transformant la Nature, accède à l’objet dans son côté actif. Le maître, qui pour sa part ne travaille pas mais fait réaliser, vit immédiatement dans la jouissance de l’objet consommable : il ne connaît que son aspect passif. Il apparaît que l’esclave, travaillant (réalisant) à transformer le monde humain, se transforme lui-même et revendique son autonomie au monde naturel dans sa transformation humaine du monde, tandis que le maître se rend étranger à son monde, qu’il ne reconnaît plus dans la reconnaissance qu’en fait l’esclave. En effet, celui-ci, s’appuyant sur le produit de son travail, peut renverser le rapport de domination pour se retrouver dans l’accomplissement du monde humain : l’égalité.

C’est le pouvoir qu’ont les travailleurs, salariés et ouvriers qualifiés, sur les patrons des grandes entreprises et industries : tant qu’ils ne sont pas remplaçables par des machines automatiques et numériques, ils peuvent bloquer toute la production, et donc l’économie qui profite au dominant, pour obtenir gain de cause quant à leurs conditions de travail. Dans leur force de travail repose théoriquement leur potentiel pouvoir de domination, même si dans la réalité les situations sont bien plus complexes que cela, notamment avec le volume des demandeurs d’emploi qui, s’ils réussissent à acquérir les compétences requises peuvent remplacer au pied levé, ici ou ailleurs dans le monde, et parfois pour un salaire bien plus bas, les travailleurs qui oseraient déstabiliser l’économie de profit du dominant.

La clef de l’émancipation de ce rapport de domination par le travail ne serait-il donc pas de s’affranchir du travail lui-même ? Ne faudrait-il pas redéfinir le travail en y incluant toutes ces activités artistiques, sociales, solidaires, bénévoles qui contribuent à l’émancipation des individus, à leur enrichissement personnel et à leur épanouissement au-delà de l’économie de marché ? Ne serait-il pas tant de valoriser d’une manière ou d’une autre toutes ces contributions qui font la différence, et qui loin de jouer le jeu de la logique compétitive de l’interprétation sociale de la théorie darwinienne de la survie des espèces, repose sur son pendant collaboratif, si bien défendu par Piotr Alexeïevitch KROPOTKINE [1842-1921] dans L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902) ?

Mais quel rapport avec la Mulâtresse Solitude, me direz-vous ?

Eh bien tout ! C’est elle, qui rend possible ce pas de côté qui permet au dominé d’esquiver, de s’affranchir du rapport, de la tension qui le lie au dominant, et inversement, au dominant de se déplacer de sa position confortable vers celle de l’autre, pour prendre conscience du rapport de domination qui les relie et qui lui profite. C’est elle qui rend possible la dissolution des rapports de domination. Parce qu’elle incarne et symbolise en une seule et même personne ce paradoxe du dominant et du dominé, seule elle, peut, dans un premier temps reconnaitre la condition des deux parties, victimes et bourreaux, pour les réconcilier, et dans un deuxième temps envisager, concevoir, élaborer la voie de l’émancipation, au-delà de tout rapport de domination, afin que se construise un nouveau rapport, qui requiert un engagement mutuel des deux parties, pour qu’elles ne constituent plus qu’une seule et unique communauté, prête à avancer sur les bases de la logique de collaboration, et non pas de compétition, afin de permettre la survie de l’espèce et son évolution.

Cette dissolution du rapport de domination par la posture réconciliatrice du bourreau et de la victime que permet la Mulâtresse Solitude n’est possible qu’à condition de ne pas lui substituer le troisième rôle du triangle dramatique Karpman qui vient compléter ceux de bourreau et victime : celui du sauveur. En effet, ce dernier participe lui aussi au rapport de domination bourreau/victime, en prenant le pouvoir sur ces derniers dans sa démarche, fusse-t-elle de bonne foi, de vouloir mettre fin aux souffrances de la victime et d’ouvrir les yeux au bourreau sur sa fonction dominatrice. Ce pouvoir que lui confère cette fonction de sauveur est le piège dans lequel il ne faut pas tomber en voulant s’abstraire des rapports de domination.

Et si nous situons bourreau, victime et sauveur sur un même plan, le seul moyen d’échapper à ces rapports de pouvoir, est de prendre de la distance par rapport à ce plan, vers un quatrième point qui serait le sommet de la pyramide ainsi formée ; tout en veillant à ce que ce quatrième point, à distance, ne devienne pas lui non plus une posture de supériorité et de domination, mais bien celle du méditant en pleine conscience qui, assis au bord de la rivière, regarde passer le torrent de ses pensées et de ses émotions. Une pyramide sans polarité, sans point cardinal, sans orientation spatiale. Comme un tétraèdre irrégulier dont une des faces porterait les sommets B (bourreau), V (victime) et S (sauveur).

Le symbole de Mulâtresse Solitude est celui-ci : au-delà des rapports de domination, en prenant de la distance, du recul, de la hauteur, en se détachant complètement et en évitant de ne plus jamais adopter ni la posture de victime, ni celle de bourreau, et pas même celle de sauveur.

S’émanciper c’est accepter sa condition, ses contradictions, ses souffrances mais aussi ses torts, volontaires ou involontaires, pour vivre avec, sans porter l’histoire dont nous sommes le fruit comme un poids, mais comme une facette de ce qui constitue notre identité, sans pour autant s’y identifier, afin de passer au-delà, à autre chose, à ce que nous choisissons, à ce que nous décidons de construire.

La Mulâtresse Solitude, c’est ce symbole de la possible réconciliation des êtres que tout sépare parce que ce qui les relie c’est précisément un rapport d’opposition, le côté face et le côté pile de la pièce, le noir et le blanc du pavé mosaïque. Elle est l’espace entre qui permet d’échapper à la dualité.

Alors oui, dans mes meilleurs jours (c’est-à-dire pas ces temps-ci), je suis la Mulâtresse Solitude. Elle vit en moi et me montre la voie. Et je ne peux que vous inviter mes Soeurs et Frères pirates, à méditer ce symbole de Mulâtresse Solitude.

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