Nous sommes censés lutter contre les rapports de domination: les déconstruire, s’en affranchir, s’en émanciper, veiller à ne pas les reproduire. Ce postulat à gauche semble mettre tout le monde d’accord. Non ?
Nous, contre les -ismes !
C’est ce que nous faisons dans nos luttes féministes, pour la défense des plus précaires, des sans abris, des enfants, contre le classisme, contre la capitalisme, contre le néolibéralisme, contre l’exclusion,… contre le validisme, contre l’homophobie, contre la transphobie, contre le masculinisme, contre le racisme, contre l’islamophobie, contre l’antisémitisme, contre le colonialisme, contre l’impérialisme…
Nos luttes contre tout
La liste de nos engagements à gauche est longue et pourrait se résumer à une lutte contre toutes les formes d’exploitations de l’être humain par lui-même, élargie à l’exploitation humaine du vivant en général, et même l’extractivisme qu’il exerce sur la planète : tous phénomènes qui consistent en un rapport de domination.
Mais pas moi, pas nous 😇 !
Pas nous ? Vraiment ?
Et parce que nous sommes contre tous ces rapports de domination, parce que nous en sommes conscient•es et que nous alertons les autres sur ces sujets, nous n’en serions ni auteur•es, ni responsables ?
Cela nous dédouanerait de toute co-responsabilité, de toute implication, de tout conditionnement, de toute construction, même inconsciente ?
Comme si nous, parce que nous sommes militant•es et conscient•es de ces rapports de domination, nous nous en absolverions ??? — Vivement le paradis des militant•es de gauche alors !
Il se dit : « Les rapports de domination existent, mais moi… je suis féministe, je suis ouvrier, je suis prolétaire, je suis opprimé, je suis non-Blanc, je suis femme, j’ai grandi avec des femmes, mon père qui m’a élevé est féministe, je suis marxiste,… pas moi, pas nous ! »
Pas entre nous
Et puis : « Pas de ça entre nous. Nous, nous sommes du bon coté de la barricade, il n’y a pas de rapport de domination entre nous. Nous échangeons et militons ensemble en toute bienveillance. »
Dépolitiser ?
Et aussi : « Il n’y a pas de rapport de domination inconscient. »
Et enfin : « Analyser la lutte et les rapports militants par le prisme de la psychologie, c’est dépolitiser la lutte. L’analyse psychologisante est dépolitisante. »
« L’analyse psychologisante [serait] dépolitisante » ?
Eh bien je le dis haut et fort : « Même moi ! »
Moi qui suis femme, non-blanche, précaire, à l’intersection de plusieurs ensembles de population dites « dominées », je peux être « dominante » et exercer ce rapport de domination, souvent inconsciemment,…
… précisément parce que je suis consciente qu’ils existent, que je peux en être la cause : cela me conduit à y être hyper-vigilante.
Tout comme je suis suis hyper-sensible à ceux qui s’exercent sur moi, y compris dans mes activités militantes.
Même moi ! Même nous ! sans le vouloir…
Nul n’y échappe, pas même nous militant•es de gauche.
Nous pouvons, parce que nous y sommes sensibles et éveillés, réduire autant que faire se peut la teneur dominante de nos actions, de nos discours, de nos mots,…
… mais même avec toute la bienveillance et les meilleurs intentions du monde, nous pouvons, sans nous en apercevoir, exercer un rapport de domination envers l’autre, même en milieu militant, même dans un cadre de confiance et de camaraderie.
Re-politiser !
Et non, l’analyse psychologique des rapports de domination inconscients en milieu militant du point de vue des dynamiques collectives, ce n’est pas dépolitiser le débat, au contraire !
C’est permettre à chacun de s’engager individuellement et en profondeur dans ce processus d’émancipation collective que nous appelons toustes de nos vœux, de par les valeurs humanistes que nous partageons.
L’exigence révolutionnaire
C’est choisir d’avoir la même exigence vis-à-vis de soi-même que vis-à-vis de l’autre. C’est sortir de la posture du « donneur de leçon », moralisatrice.
C’est commencer par se changer soi-même, pour changer le monde.
C’est commencer la révolution de l’intérieur (de soi et du collectif militant), pour qu’elle puisse s’étendre à l’extérieur et au plus grand nombre.
Exemplarité et indulgence
C’est tendre vers une forme d’exemplarité tout en sachant qu’elle est difficile à atteindre à l’échelle d’une vie humaine. C’est se rappeler à chaque instant aussi que nous ne sommes pas parfaits, et que même nous, qui aspirons au meilleur de nous-même et de l’Humanité, nous ne sommes pas exempts du fonctionnement de nos conditionnements inconscients, nous ne sommes pas parfaits, nous pouvons commettre des erreurs.
« Errare humanum est, perseverare diabolicum »
Dominant.es et dominé.es, quel équilibre ?
Suivant les contextes et les personnes en présence desquels nous sommes, nous sommes toutes et tous tour à tour dominant ou dominé, oppresseur ou opprimé.
Y a-t-il un point intermédiaire ?
Une position neutre ?
Un équilibre possible qui permette notre émancipation collective ?
Et de tendre vers une Égalité la plus juste et parfaite possible ?
LIRE POUR APPROFONDIR :
- Je suis la Mulâtresse Solitude, 2020, in Le Chat Radical (carnets en ligne),
- KROPOTKINE, L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902).