
L’injustice et les inégalités sociales ne sont-elles pas une forme de violence faite aux plus précaires et aux plus vulnérables par les dominants et possédants qui les exploitent par le travail ? Quels moyens ont-ils d’y répondre ? De se défendre ? Le slogan « no peace, no justice » [2] exprime ce désespoir des masses et des classes opprimées contre l’autorité des gouvernants qui tentent de les museler en imposant un certain ordre social. Les injustices sociales n’engendrent-elles pas de fait de nouvelles formes de violence qui conduisent des sociétés a priori démocratiques dans un état de guerre sociale ? [3]
La paix est-elle possible dans justice sociale ?
La question rappelle la mission et la devise que s’est fixée l’Organisation Internationale du Travail, fondée en 1919 et devenue une agence spécialisée de l’ONU en 1946 : « si vis pacem, cole justitiam » (« si tu veux la paix, cultive la justice »), ou encore « la justice sociale est essentielle à une paix universelle et durable », principe repris par les organisations syndicales et certaines organisations politiques.
L’injustice sociale divise le peuple
Les faits historiques, notamment de l’entre deux guerres, démontrent qu’une crise sociale et économique est le terreau fertile de la montée de régimes autoritaires, et un facilitateur de l’accession au pouvoir, de manière tout à fait légale, de gouvernements totalitaires comme ce fut le cas en Allemagne pendant la Grande Dépression. En effet, Adolf Hitler, leader du parti national-socialiste des travailleurs allemands, fut nommé chancelier du Reich (chef du gouvernement) en janvier 1933, par le président Paul von Hindenburg, après avoir échoué aux élections présidentielles de mai 1932, son parti remportant les élections législatives de novembre 1932. L’injustice sociale conduit clairement à alimenter la haine au sein du peuple, à diviser le peuple et à dresser certains envers et contre celles et ceux qui sont désignés comme la cause de la crise, souvent “bouc-émissaire”, « ennemi intérieur », et elle finit par engendrer inégalités, atteintes aux libertés, discriminations, racisme, si ce n’est totalitarisme et état de guerre sociale.
Une économie libérale conduit à un régime autoritaire
Par ailleurs, n’oublions pas le rôle que jouent les grands industriels et entrepreneurs dans ce contexte [4]. En effet, la mécanique d’une économie libérale pour répondre aux attentes de ces derniers conduit les gouvernements à adopter une politique autoritaire : gouvernement par décrets, contournement du Parlement, répression des mouvements sociaux… [NdA : toute ressemblance avec l’actualité n’est que pure coïncidence] Ce fût le cas en Allemagne pendant les mandats du président du Reich Paul von Hindenburg, de mars 1930 à janvier 1933 : ses chanceliers (notamment Brüning, Papen, Schleicher), avec le soutien des grands industriels, la servilité de la haute administration et la complicité de certains médias ont progressivement vidé la démocratie de sa substance. Hostiles aux communistes et aux syndicats ouvriers, ils ont fini par ouvrir les portes du pouvoir à l’extrême-droite, en pensant que celle-ci resterait un outil docile permettant de briser la contestation sociale et de maintenir l’ordre.
Quand l’intérêt des uns prime sur celui de tous
Les grands industriels allemands de l’époque ont préféré sacrifier le régime démocratique de Weimar plutôt que d’accepter le progrès social et la montée des forces de gauche, en pariant qu’ils pourraient instrumentaliser et contrôler Hitler pour défendre leurs intérêts. [NdA : de même en France : « Plutot Hitler que le Front Populaire. [5] »] Cela s’est fait en faisant primer l’intérêt particulier de cette oligarchie sur l’intérêt général du peuple, et au détriment de la justice sociale : ce qui en a résulté fût un régime totalitaire dont les crimes contre l’Humanité sont incommensurables. Cet état de guerre sociale prenant la forme du projet génocidaire du Führer Adolf Hitler, ajouté à ses velléités impérialistes et colonialistes pour reconstituer le Saint Empire Romain Germanique, la Grande Allemagne, ont conduit l’Allemagne à envahir la Pologne le 1er septembre 1939, déclenchant la deuxième guerre mondiale.

L’hyper-concentration des richesses par une infime minorité rompt le contrat social
De façon générale, sous l’angle économique, la suraccumulation du capital qui génère toujours plus d’injustice sociale est moteur de violence. Si le capitalisme en soi peut coexister avec des mécanismes de redistribution, son stade actuel — l’hyper-concentration des richesses par une infime minorité — rompt le contrat social. Une élite économique capte non seulement les ressources, mais aussi le récit médiatique pour justifier son refus de contribuer à l’impôt par des dispositifs d’optimisation fiscale légaux. Lorsque le système atteint une phase de saturation et que les profits internes stagnent, cela génère des tensions sociales internes, ou induit une projection vers l’extérieur sous la forme d’impérialisme et de colonialisme pour trouver de nouveaux débouchés. Ainsi, l’injustice économique devient une menace directe pour la paix mondiale.
Quand la justice sociale est brandie au service de la guerre
Pourtant, il existe un paradoxe entre justice sociale et paix : la justice sociale peut parfois être instrumentalisée pour servir la guerre (et les intérêts des grands industriels qui tirent de profits de l’économie de guerre). Dans un système de gouvernance étatique (où l’État gère la protection sociale plutôt que les travailleurs eux-mêmes), le pouvoir peut améliorer les conditions de vie pour obtenir l’assentiment de la population [6]. En offrant plus de sécurité sanitaire et sociale, l’État renforce le sentiment de patriotisme et la supériorité supposée de sa “civilisation”. La protection sociale devient alors un outil de préparation logistique et morale : elle garantit des soldats en bonne santé et une arrière-garde soudée, rendant l’entrée en conflit plus acceptable pour les citoyens, légitimant même celle-ci au prétexte de défendre la démocratie et la liberté.

La DUDH de 1948 essaye de tirer les enseignements de l’histoire
Pour cette raison la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 [NdA : ne devrions-nous pas dire plutot “des droits humains”], adoptée en réaction aux atrocités commises durant les deux guerres mondiales du début du XXème siècle, reprend également cette dimension sociale essentielle, considérant le rôle joué par les déséquilibres économiques et sociaux dans la montée des fascismes et de l’extrême droite. Il fallait proclamer que la protection de la paix et de la démocratie implique nécessairement une action politique orientée vers le bien commun, notamment à travers la notion de démocratie sociale.
250 ans plus tard et 80 ans après la Guerre, ces notions fondamentales sont de nouveau attaquées, caricaturées, déformées au profit d’idéologies nationalistes et mercantilistes. L’écart entre les classes sociales se creuse (la plupart des travaux de recherches économiques alertent sur ces écarts inédits), la démagogie médiatique et politique progresse et, une fois encore, la colère et la haine s’intensifient au sein de la population, ici en France, aux États-Unis d’Amérique, et partout oú les inégalités sont de plus en plus criantes.
En conclusion, si la justice sociale est une condition nécessaire de la paix, elle n’en est pas une condition suffisante. La préservation d’une justice sociale, peut même être instrumentalisée en désignant un ennemi intérieur ou extérieur la mettant prétendument en danger. Au-delà de la justice sociale, c’est donc tout un édifice de valeurs qu’il faut défendre : dignité humaine, libertés publiques, égalité d’accès aux services publics et à la protection sociale, pluralisme de la presse, accès à l’éducation… Rappelons que l’article 1 de cette même déclaration de 1948 proclame que les humains « doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Cette fraternité ne peut s’entendre sans son prolongement concret sur un plan social, sans quoi elle ne serait qu’une coquille vide.
La justice sociale ne suffit pas pour garantir la paix
À l’heure où les principes de Liberté, Egalité, Fraternité, mais aussi de Paix et de Justice, sont vidés de leur sens et revendiqués par des personnes et dans des discours qui en font le moins preuve, y compris à l’extrême droite, la naïveté ne serait-elle pas de croire que, sans ces principes humanistes, les mêmes causes ne produiront pas les mêmes effets ?
Inversement, il ne suffit plus de proclamer ces valeurs comme des évidences : il est temps de revenir au combat des idées pour les soutenir par l’action. Alors oui, si l’on veut protéger la paix, il faut combattre pour la justice sociale, il faut l’expliquer inlassablement, et démasquer aux yeux de tous les imposteurs qui les brandissent comme un étendard alors qu’ils œuvrent à l’inverse.
Notes de bas de page (les refs)
ATTENTION : ça peut être plus long que l’article… 😉
[1] Eddington (2025) de Ari ASTER (produit par A24)
Eddington est un western politique américain co-produit, écrit et réalisé par Ari Aster, sorti en 2025.
Quatrième long-métrage du réalisateur, après Hérédité, Midsommar et Beau Is Afraid, il est présenté en compétition officielle au festival de Cannes 2025.
Le film se déroule en mai 2020, durant la pandémie de Covid-19, à Eddington au Nouveau-Mexique. Le shérif local Joe Cross s’oppose au maire Ted Garcia. Cela va déclencher une véritable poudrière dans la petite ville.
Source : Wikipédia
[2] Est-il vrai qu’il y avait moins de violence dans le passé ?, émission ARTE « Est-il vrai…? », documentaire, 22 min, émission du 25/02/2026, disponible jusqu’au 24/02/2027 :
[3] « No Justice, No Peace »
« Pas de justice, pas de paix » (traduction de « No Justice No Peace ») est un slogan politique avec pour origine la protestation contre la violence ethnique envers les Afro-Américains par des Blancs américains. Il est utilisé pour la première fois, en 1986, après le meurtre de Michael Griffith par des blancs à New York.

Pour Al Sharpton, militant des droits civiques et homme politique américain, le slogan « Pas de justice, pas de paix » est « le cri de ralliement pour ceux qui ne céderont pas à la pression de l’autorité ». Il peut être considéré, à tort, comme une remise en cause de l’ordre public, un appel à l’émeute, si la justice n’est pas rendue : « si vous ne pouvez pas nous garantir justice, nous ne vous laisserons pas en paix ».
La journaliste et philosophe Clara Degiovanni, explique, dans Philosophie Magazine, que ce slogan, plaçant la justice devant la paix, est similaire à la « vision d’Antigone de Sophocle, pour qui la justice – divine et absolue – doit primer sur tout le reste, y compris sur le risque de discorde et de trouble social au sein de la Cité ». Clara Degiovanni s’interroge sur ces deux notions qui ont « toutes les deux des limites ». La justice peut elle être équitable dans un environnement de violence qui provoque la peur ? Mais une paix sans justice est elle durable ? Pour Clara Degiovanni, le slogan indique bien que la justice est première mais qu’elle est aussi bénéfique. En effet c’est la condition « sans laquelle nulle paix réelle et durable ne peut advenir ». La justice est un vecteur de paix. Par contre la paix n’est pas obligatoirement productrice de justice.
Source : Wikipédia
[4] Les Irresponsables : qui a porté Hitler au pouvoir ? (2025), de Johann Chapoutot, éditions Gallimard, Paris.
Un consortium libéral-autoritaire, tissé de solidarités d’affaires, de partis conservateurs, nationalistes et libéraux, de médias réactionnaires et d’élites traditionnelles, perd tout soutien populaire : au fil des élections, il passe de presque 50 % à moins de 10 % des voix et se demande comment garder le pouvoir sans majorité, sans parlement, voire sans démocratie. Cet extrême centre se pense destiné à gouverner par nature : sa politique est la meilleure et portera bientôt ses fruits. Quand les forces de répression avertissent qu’elles ne pourront faire face à un soulèvement généralisé, le pouvoir, qui ne repose sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle il partage, au fond, à peu près tout, et de l’installer au sommet. Cette histoire se déroule en Allemagne, entre mars 1930 et janvier 1933. Elle repose sur une lecture des archives politiques, des journaux intimes, correspondances, discours, articles de presse et Mémoires des acteurs et témoins majeurs. Elle révèle non pas la progression irrésistible de la marée brune, mais une stratégie pour capter son énergie au profit d’un libéralisme autoritaire imbu de lui-même, dilettante et, in fine, parfaitement irresponsable.
[5] Extrait de l’article Le slogan « Plutôt Hitler que le Front Populaire » a-til existé ? in Ville de Genève, rubrique Thèmes / Culture / Bibliothèques / Questions-réponses, 31 mai 2024 :
Le journal L’Humanité du 12 décembre 1936 a publié une lettre du comité central du Parti communiste allemand à Maurice Thorez titrée Pour l’union des peuples français et allemand contre le fascisme hitlérien fauteur de guerre qui indique ceci :
« […] Oui, l’Allemagne aimant la paix et la liberté dont les meilleurs combattants sont dans les camps de concentration ou dans l’émigration, n’a rien à voir avec les agissements des agents de Hitler en Alsace-Lorraine à côté de ceux qui proclament : « Plutôt Hitler que le Front populaire ». Si Hitler protestait furieusement contre ton appel à l’union des ouvriers de France et d’Alsace-Lorrain au sein de la démocratie, nous déclarons nous : « Entre l’Allemagne aimant la liberté et la France démocratie, il n’y a pas de point de friction de ce genre. » »
L’article Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux…de Xavier Nerrière, paru en 2013 dans la revue Aden, cite également ce slogan et nous en apprend plus sur le contexte historique :
« « Nous faisons le serment de rester unis pour défendre la République ». C’est sous ce slogan qu’à l’initiative du Comité départemental du Front populaire, l’ensemble des forces de gauche de Loire-Inférieure (Loire-Atlantique) se donne rendez-vous sur l’hippodrome de Savenay le 11 octobre 1936. Le lendemain, Le Populaire de Nantes titre : « La magnifique journée de Savenay constitue une nouvelle victoire du Front populaire uni plus que jamais pour la défense de sa devise : Pain, Paix et Liberté « . Sur une pancarte nous pouvons lire : « À bas la guerre, à bas le fascisme, à bas Hitler ». Quelques mois après l’un des plus grands mouvements de grève qu’ait connu le pays, cette ferveur et ces slogans pourraient surprendre, puisque nous associons plus volontiers l’année 1936 à la conquête des congés payés ou de la semaine des 40 heures. Pourtant, il ne faudrait pas sous-estimer le poids des courants réactionnaires et la virulence de la résurgence d’une mobilisation des forces de droite les plus radicales. Au mois de septembre, leurs partisans se sont rassemblés par dizaines de milliers à Saint-Mars-la-Jaille (44), Cholet (49) ou La Roche-sur-Yon (85). À Saint-Nazaire, un tract est distribué sur lequel on peut lire : « Aujourd’hui, les communistes veulent pousser la France à se battre pour la Russie. Ils seraient capables de déclarer la guerre à l’Allemagne par haine de l’hitlérisme ». Le journal de la droite nantaise, La Solidarité, explique pour sa part, dans son édition du 15 septembre 1936 : « Si c’est Franco qui a le dessus, nous voilà débarrassés du communisme à l’Ouest […] Nous le répétons, nous préférons vivre avec Hitler que mourir pour Staline« . Slogan qui préfigure celui des plus fervents partisans de la politique collaborationniste du Maréchal Pétain et de Pierre Laval : « Plutôt Hitler que le Front populaire. » »
Les historiens ne semblent néanmoins pas d’accord aujourd’hui sur la véracité de ce dernier slogan et aucune source claire ne prouve qu’il ait effectivement été prononcé, ni par qui.
[6] Nicolas DA SILVA, La bataille de la Sécu : une histoire du système de santé (2022), éditions La Fabrique, Paris :
Emission ARTE Les Idées Larges, présenté par Laura RAIM, “La Sécurité Sociale doit-elle être sauvée ?” avec Nicolas Da Silva, durée 34 min, disponible jusqu’au 01/09/2028 :
